Note méthodologique

Quand un mot devient trop grand pour ce qu’il contient

Certains mots aident au début d’une recherche parce qu’ils permettent de tenir ensemble un territoire encore peu discriminé. Ils servent de contenant provisoire : ils évitent de disperser trop tôt des observations qui semblent liées, sans que leurs différences soient encore assez claires.

Mais un mot peut aussi devenir trop large. Il peut continuer à donner l’impression que nous parlons d’une seule chose alors que plusieurs phénomènes, fonctions ou statuts commencent à se distinguer.

Même mot ≠ même représentation.
Mot partagé ≠ accord établi.
Nommer ≠ distinguer.

Ce que fait un mot-conteneur

Un mot-conteneur peut regrouper plusieurs phénomènes ou plusieurs fonctions sous une même étiquette. Il peut être utile provisoirement, surtout quand le travail n’a pas encore assez de résolution pour séparer ce qui doit l’être.

Il peut aussi donner une illusion d’accord. Deux personnes peuvent employer le même mot et croire qu’elles parlent de la même réalité, alors que leurs cadres, leurs critères ou leurs découpages diffèrent.

À l’inverse, il peut transformer une différence de cadre en faux désaccord. Les interlocuteurs semblent s’opposer, alors qu’ils ne parlent pas exactement du même niveau, du même usage ou du même statut du mot.

Le problème n’est donc pas toujours que le mot est mauvais. Parfois, il a simplement cessé d’être assez précis pour le travail en cours. Il masque une distinction devenue nécessaire.

L’exemple de la compréhension

Le laboratoire a longtemps conservé le mot « compréhension » parce qu’il permettait de tenir ensemble un territoire encore peu discriminé.

Avec l’augmentation de résolution, plusieurs dimensions ont commencé à se distinguer : disponibilité, participation, poids, révision, orientation, statut, droits fonctionnels, etc.

Ces dimensions ne sont pas présentées ici comme une définition générale de la compréhension. Elles indiquent seulement que le mot commençait à contenir trop de différences pour rester suffisamment discriminant dans le travail du laboratoire.

Le problème n’était pas nécessairement que le mot était faux. Il était devenu trop large pour la résolution atteinte.

Un problème de Babel inversé

Le problème n’est pas toujours que nous parlons des langues différentes. Parfois, nous utilisons les mêmes mots pour parler de réalités ou de découpages différents.

Des mots comme compréhension, risque, respect, intelligence, conscience ou urgence peuvent circuler entre des personnes, des disciplines ou des organisations. Ils semblent communs. Pourtant, selon le contexte, ils peuvent désigner une expérience vécue, une mesure, une obligation, une capacité, une hypothèse, une priorité pratique ou un statut institutionnel.

Ces exemples ne sont pas des définitions générales. Ils servent seulement à montrer comment un mot partagé peut cacher des découpages différents.

Traduire sans écraser

Dans la traduction interdisciplinaire, le travail ne consiste pas seulement à trouver un mot équivalent. Il consiste aussi à vérifier ce que le mot transporte : son cadre d’origine, sa fonction, son niveau de preuve, ses limites et les différences qu’il risque d’effacer.

Un mot-conteneur peut donc être utile à une étape du travail, puis devenir insuffisant à une autre. Le moment important est celui où la recherche doit décider si le mot aide encore à observer ou s’il commence à masquer ce qui devient visible.

À partir de quand un mot aide-t-il moins qu’il ne masque ?

🍅 On note. On observe. On traduit.