Hypothèse de recherche
De l’implicite à l’explicite : quand une pensée devient-elle réellement inspectable ?
Hypothèse de recherche sur l’explicitation, la compréhension et la révisabilité.
De l’implicite à l’explicite
Comment une compréhension devient-elle progressivement suffisamment explicite pour pouvoir être examinée, discutée, mise à l’épreuve puis transmise ?
Je n’ai pas de réponse définitive.
Ce qui suit ne constitue pas une conclusion. Il s’agit, pour l’instant, d’une hypothèse de recherche.
Depuis quelque temps, une question revient dans les travaux du Laboratoire Aksoydan : certaines conversations semblent parfois remplir une fonction particulière.
Non pas nécessairement produire une pensée nouvelle.
Mais rendre progressivement visible une pensée qui était déjà présente, tout en restant encore difficile à formuler.
Cela soulève immédiatement une difficulté : que signifie exactement « rendre explicite » ?
Une pensée implicite est-elle déjà entièrement formée, comme un contenu intact qu’il suffirait ensuite de traduire en mots ?
Ou bien l’explicitation participe-t-elle elle-même à l’organisation de ce qui devient pensable, distinguable et transmissible ?
Expliciter n’est peut-être pas simplement révéler
Lorsqu’une pensée doit être formulée, quelque chose change.
Il faut choisir des mots.
Distinguer des éléments.
Établir des relations.
Déterminer ce qui appartient au même ensemble et ce qui doit être séparé.
Donner un ordre à ce qui, auparavant, pouvait être présent de manière plus diffuse.
Le passage de l’implicite à l’explicite ne relève donc peut-être pas uniquement d’un enrichissement du langage.
Il pourrait aussi correspondre à une évolution progressive de nos distinctions.
Une pensée devient alors non seulement plus dicible, mais aussi plus structurée pour l’observation.
Cela conduit à une hypothèse prudente :
L’explicitation pourrait ne pas être une simple extraction d’un contenu déjà entièrement formé ; elle pourrait participer à l’organisation de ce qu’elle rend visible.
Cette hypothèse reste à éprouver.
Une pensée explicitée n’est pas encore une pensée vraie
Rendre une idée explicite ne lui confère aucun privilège de vérité.
Une pensée explicitée peut être :
- juste ;
- partiellement juste ;
- mal formulée ;
- insuffisamment soutenue ;
- contradictoire ;
- révisable ;
- ou finalement abandonnée.
Mais quelque chose d’important devient possible :
elle devient inspectable.
Une idée largement implicite est difficile à examiner précisément.
Ses présupposés sont moins visibles.
Ses articulations peuvent rester silencieuses.
Ses contradictions éventuelles sont plus difficiles à localiser.
À l’inverse, une idée devenue suffisamment explicite peut être confrontée :
- aux observations ;
- à d’autres formulations ;
- aux contre-exemples ;
- aux connaissances disponibles ;
- à ses propres conséquences.
Elle peut être enrichie, corrigée, reformulée ou abandonnée.
De l’explicite au révisable
Cela fait apparaître une distinction supplémentaire.
Peut-être qu’une compréhension ne devient réellement partageable qu’au moment où elle devient également révisable.
Transmettre une idée n’est pas seulement réussir à la mettre en mots.
C’est aussi permettre à quelqu’un d’autre de :
- voir ses éléments ;
- examiner ses articulations ;
- identifier ses limites ;
- contester certaines propositions ;
- demander ce qui les soutient ;
- proposer une autre organisation.
Une compréhension transmissible pourrait donc exiger davantage qu’une formulation.
Elle pourrait exiger une forme suffisamment explicite pour devenir un objet commun d’examen.
Ce que les conversations peuvent parfois produire
Dans certaines conversations, la fonction principale n’est peut-être pas l’apport d’une réponse extérieure.
L’échange peut agir comme un espace dans lequel une pensée devient progressivement plus discriminée.
Une première formulation apparaît.
Puis une distinction.
Puis une objection.
Puis un mot jusque-là trop large doit être déplié.
Puis une hypothèse est séparée d’une observation.
Puis une analogie est séparée d’une équivalence.
Peu à peu, quelque chose qui était difficile à formuler devient plus accessible à l’examen.
Dans ce cas, la conversation ne « donne » pas nécessairement la compréhension.
Elle peut participer aux conditions dans lesquelles celle-ci devient plus explicite.
Une question de granularité
Le passage à l’explicite pourrait également dépendre de la finesse des distinctions disponibles.
Un mot peut longtemps suffire.
Puis, à mesure que la compréhension évolue, ce mot devient trop large.
Il faut distinguer :
- observation et interprétation ;
- hypothèse et conclusion ;
- analogie et équivalence ;
- fonction et contenu ;
- phénomène et explication ;
- information disponible et droit de conclusion.
Ce qui paraissait initialement être une seule idée devient alors un ensemble d’éléments reliés mais distincts.
L’explicitation pourrait donc être liée à une augmentation de la résolution avec laquelle une pensée devient observable.
Pourquoi cela compte
Cette question dépasse largement le langage.
La recherche
Une hypothèse ne peut être correctement mise à l’épreuve que si ce qu’elle affirme devient suffisamment explicite.
La prise de décision
Une décision peut sembler évidente tant que données, hypothèses, critères et inconnus restent compactés dans une même formulation.
Les désaccords
Deux personnes peuvent croire qu’elles s’opposent alors qu’elles ne donnent pas le même sens aux mêmes mots ou ne parlent pas au même niveau.
Les systèmes IA
Un système peut produire une formulation convaincante sans que les articulations ayant conduit à cette formulation soient suffisamment visibles pour être examinées.
La transmission
Une idée difficilement explicitée reste difficilement transmissible sans transformation ou perte.
Une conséquence méthodologique
Si cette hypothèse est pertinente, alors une étape importante précède peut-être la confirmation ou la réfutation d’une idée :
la rendre suffisamment explicite pour savoir exactement ce qui doit être examiné.
Avant de demander :
« Est-ce vrai ? »
il peut parfois être nécessaire de demander :
« Qu’est-ce qui est exactement affirmé ici ? »
« Quelles distinctions cette affirmation contient-elle ? »
« Qu’est-ce qui est observé ? »
« Qu’est-ce qui est interprété ? »
« Qu’est-ce qui reste encore implicite ? »
Une pensée visible devient révisable
Le point important n’est donc peut-être pas seulement :
implicite → explicite
mais :
implicite → explicite → inspectable → révisable → transmissible
Cette séquence reste une hypothèse de travail.
Elle n’est ni nécessairement linéaire ni universelle.
Les passages peuvent être partiels, réversibles ou dépendre du contexte.
Mais elle fournit actuellement une question de recherche féconde :
Quelles conditions permettent à une compréhension de devenir suffisamment explicite pour être examinée sans être déformée par l’explicitation elle-même ?
Question ouverte
Une pensée explicitée n’est pas encore une pensée vraie.
Elle est simplement devenue davantage accessible à l’observation.
Et c’est peut-être précisément à ce moment qu’un véritable travail peut commencer :
la confronter au réel, l’enrichir, la corriger ou, si nécessaire, l’abandonner.
Avant de chercher à confirmer une idée, il faut peut-être d’abord la rendre suffisamment explicite pour qu’elle puisse devenir un objet d’observation — et de révision.
— Serpil Aksoydan